Antoine Sire

 

 © Valerie Semensatis

 


Antoine Sire vit plusieurs vies en une : il est cadre dirigeant dans la communication et auteur, notamment sur le cinéma.

Antoine Sire partage sa vie entre l’écriture et une carrière de cadre dirigeant dans la communication. Auteur d’un roman et de nombreux articles sur le cinéma, il est le fils du scénariste et homme de radio Gérard Sire... et, à l'écran, celui de Jean-Louis Trintignant, dans "Un homme et une femme" de Claude Lelouch.

Les studios de l'âge d'or semblent maltraiter leurs actrices, alors qu'elles attirent les spectatrices en nombre dans les salles. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Elles attirent aussi les spectateurs, mais le cinéma est alors le loisir populaire par excellence et les femmes, moins nombreuses à travailler qu'aujourd'hui, sont plus assidues dans les salles. À l'âge d'or d'Hollywood, les producteurs ont tous les pouvoirs. Ils sont à la tête d'entreprises aux moyens considérables, un peu comme Apple ou Google de nos jours. Réalisateurs, acteurs, scénaristes, costumiers, opérateurs sont leurs salariés à plein temps et Hollywood est alors une machine d'exploitation impitoyable. "A l'époque nous n'avions pas de syndicat et on nous faisait travailler jusqu'à la mort", a écrit Myrna Loy, grande star des années 1930/40, dans ses mémoires. Pour les actrices, les choses sont pires que pour les hommes pour plusieurs raisons. Le pouvoir des producteurs les place à la merci de tous les harcèlements. Elles sont moins payées que les hommes à vedettariat égal. Et elles doivent être présentes sur le plateau dès cinq ou six heures du matin pour les longues séances de maquillage qu'exige le glamour Hollywoodien.

La censure condamne-t-elle les actrices à jouer des rôles stéréotypés ?

Deux forces concourent à enfermer les actrices dans des stéréotypes : les producteurs qui, à l'exception de génies comme David O. Selznick ou Irving Thalberg, rêvent de femmes formatées, et le code de censure imposé par les églises, qui va jusqu'à réglementer la manière dont doit être représentée la chambre à coucher dans les films. Mais le miracle, c'est qu'il y aura une sorte de pacte secret entre les réalisateurs et les plus grandes actrices pour dépasser tout cela et produire, avec l'appui des chefs opérateurs, des créatures de cinéma formidablement inventives qui étaient absentes du logiciel des studios. Katharine Hepburn qui, avec l'aide de George Cukor, créera un style de femme capable d'en remontrer aux hommes, tout en étant loin d'être une matrone. Bette Davis qui était capable de jouer des monstres et des vieilles filles, mais qui pouvait aussi être triomphale dans le glamour quand cela servait son propos, et qui eut une relation privilégiée avec William Wyler. Barbara Stanwyck que les réalisateurs adoraient pour sa capacité à rendre bouleversant tout destin de femme. Marlene Dietrich qui eut, avec le réalisateur germano-américain Josef von Sternberg, un lien quasi-fusionnel...

Le film noir offre-t-il aux actrices des rôles plus subversifs ?

Comme le code de censure en vigueur de 1934 à 1966 dit que tout vice doit être puni, les cinéastes vont le prendre au mot pour le déjouer. On va montrer le vice dans les moindres détails, mais à la fin les coupables finiront très mal. Cela donne des films où des femmes peuvent être le moteur diabolique de l'action, comme Assurance sur la mort ou Le facteur sonne toujours deux fois, ainsi que d'autres où leur beauté est utilisé de manière trouble comme "Laura "avec Gene Tierney, que l'on retrouve en victime dans "Le château du Dragon" ou en créature vénéneuse dans "Pêché mortel" Et puis il y a les films noirs plus modestes, réalisés par des petits studios, qui sont un peu les précurseurs du Nouvel Hollywood. On y retrouve des actrices porteuses d'une étrange violence intérieure et d'une dépravation inhabituelle, comme Lizabeth Scott ou Gloria Grahame, que François Truffaut avait remarquée en 1953 dans "Le Masque Arraché", le premier film dont il fit la critique aux Cahiers du Cinéma.

Comment Bette Davis et Olivia De Havilland reprennent-elles le contrôle de leur carrière ?

Bette Davis était une travailleuse acharnée, en lutte permanente contre la médiocrité, y compris celle des studios. Elle tente de faire un procès à la Warner, qui l'employait et lui donnait des rôles qui ne lui plaisaient pas, mais elle le perd. Toutefois, Jack Warner a compris qu'il ne peut se passer de cette actrice et il lui propose des rôles meilleurs. Une dizaine de films Warner avec Bette Davis entre 1938 et 1944 sont des chefs d'œuvres absolus, à commencer par "Dark Victory "et "Now, Voyager". Olivia de Havilland était également une actrice Warner qui se plaignait de ses rôles, mais elle avait eu une "permission de sortie" pour jouer un second rôle dans Autant en emporte le vent pour Selznick à la MGM. Ce fut un succès. Elle attendait impatiemment la fin de son contrat de 7 ans avec la Warner, mais, le jour venu, le patron du studio chercha des arguties pour la retenir. Elle fit un procès, malgré les tentatives d'intimidation de Jack Warner qui mit Hollywood en révolution contre elle. Elle le gagna, et fut ainsi à l'origine d'une jurisprudence qui modifia le rapport de force entre les acteurs et les studios. Tous les acteurs, y compris les hommes, en bénéficièrent. Quant à Olivia de Havilland, sa liberté retrouvée lui permit de faire les films dont elle avait envie, et de gagner deux Oscars dont un pour L'Héritière, un chef d'œuvre réalisé à la Paramount par William Wyler et dont elle avait elle-même pris l'initiative.

En passant d'actrice à productrice et à réalisatrice, Ida Lupino est-elle une exception ?

Oui. Peut-être parce qu'elle faisait partie d'une très vieille famille de gens de théâtre anglais, Ida Lupino était plus animée par l'envie de créer des spectacles que par un égo démesuré. Cela se traduit d'abord par l'abnégation avec laquelle elle joue des hystériques, en particulier dans Une femme dangereuse, le film qui fait finalement d'elle une star parce que la critique l'y a jugée meilleure qu'Humphrey Bogart et George Raft. Elle devient plus tard productrice, scénariste, puis réalisatrice en remplaçant au pied levé un vieux routier d'Hollywood qu'elle a recruté et qui est tombé malade. Elle tournera six films, marqués par leur réalisme et leur empathie avec des personnages qui se sentent petits face au mouvement du monde moderne, à la contrainte sociale. Elle réalise un film sur les conséquences psychologiques du viol, un sur la bigamie, un sur une championne de tennis à la mère prédatrice... Chaque fois, elle cherche à montrer la difficulté de vivre plutôt qu'à juger. D'autres actrices passèrent à la production, mais leur projet était surtout de maîtriser les films dans lesquels elles tournaient. Quant aux femmes scénaristes, elles étaient légion et certaines d'entre elles, comme Ruth Gordon, étaient en même temps actrices.

Quelle place est laissée aux actrices noires ?

Dans l'Amérique machiste et raciste des années 1930-55, la place laissée aux actrices noires fut très limitée. Première afro-américaine couronnée par un Oscar dans Autant en emporte le vent (1939), Hattie MacDaniel n'avait même pas pu assister à la première du film. De Lena Horne à Ethel Waters en passant par Louise Beavers et Juanita Moore, toutes les actrices se heurteront à la modestie des rôles laissés aux femmes noires dans le cinéma "blanc", à l'exception de quelques films musicaux : "Hallelujah, Cabin in the Sky, Stormy Weather..." Même la somptueuse Dorothy Dandridge, révélée par le film musical Carmen Jones, sera dans l'impossibilité de trouver le salut en dehors de quelques rôles d'esclaves.

Quel destin d'actrice vous touche le plus ?

J'ai une immense admiration pour Barbara Stanwyck, une femme d'origine très modeste qui traversa avec intelligence et dignité tous les genres de l'âge d'or : le mélodrame, la screwball comedy, le film noir, le western. Un film avec Stanwyck, c'est rarement mauvais, et elle met toujours beaucoup du sien, comme dans "Quarante tueurs" où elle réalise elle-même une périlleuse cascade équestre. William Wellman, cinéaste au machisme fameux, la préférait à tous les acteurs masculins. Elle réussit à faire toute sa carrière sans être liée à un studio en particulier : une exception.

Carole Lombard, qui fait la couverture de mon livre, fut la première à oser faire rire à ses dépens et devint le premier génie féminin de la comédie. Hélas, elle périt dans un accident d'avion, laissant son mari Clark Gable inconsolable.

Puisque nous parlons de destins gâchés, il y a celui de Rita Hayworth. Son père lui avait appris à danser à merveille, mais il avait abusé d'elle dans son adolescence. Espérant refouler ces souvenirs abominables, elle avait tendance à fuir les films dansants, alors qu'elle y excellait bien plus que dans les rôles de tragédienne dont elle rêvait. Finalement la postérité conserva son strip-tease suggéré dans Gilda, mais je suis bien plus émerveillé par ses prestations chorégraphiques dans ses deux films avec Fred Astaire.

Mais la palme du destin tragique revient à Veronica Lake. Star du film noir dans les années 1940, elle sombra dans l'alcoolisme et la misère. Elle écrivit ses mémoires et regagna un peu d'argent, qu'elle perdit en l'investissant dans un apocalyptique navet. Elle incarne une chirurgienne juive se vengeant d'Adolf Hitler, lequel n'est pas mort en 1945 et s'est reconverti en chef d'une bande de révolutionnaires sud-américains !

Agenda :

« Agite tes neurones ! » avec Antoine Sire, auteur de Hollywood, la cité des femmes : histoires des actrices de l’âge d’or d’Hollywood, 1930-1955

Bibliothèque Parment

Jeudi 9 mars à 12h15

Public adultes et adolescents dès 13 ans

Entrée libre