Gérôme Truc

 

 Crédit Guillaume Braunstein

 

Docteur en sociologie, Gérôme Truc a soutenu, en 2014, une thèse intitulée « Le 11-Septembre européen : la sensibilité morale des Européens à l’épreuve des attentats du 11 septembre 2001, du 11 mars 2004 et du 7 juillet 2005 ». Chercheur au CNRS, il est l’auteur de Sidérations, une sociologie des attentats.

 

 

Pourquoi travaillez-vous sur les réactions des citoyens lambda face aux attentats ?
Un sociologue ne choisit pas un sujet d’étude par hasard. Je fais partie de la génération 11 septembre 2001. On a présenté ces attentats comme un « événement mondial », qui aurait concerné tout le monde avec la même intensité et la même évidence. J’ai eu le sentiment que les choses n’étaient pas aussi simples que cela. Il y avait donc besoin d’une analyse sociologique fine, pour comprendre les réactions que suscitent des attaques terroristes. 
 
Les réactions que vous avez observées ont-elles été différentes entre les attentats de janvier 2015 et ceux du 13 novembre 2015 ?
Il est trop tôt pour tirer des conclusions à ce propos. J’ai surtout travaillé, jusqu’à présent, sur les attentats du 11 septembre, de Madrid en 2004 et de Londres en 2005. On peut observer des choses en direct, mais il est difficile de généraliser. Il faut du temps pour archiver, puis étudier les dizaines de milliers messages laissés sur les réseaux sociaux et sur les lieux des attentats. Le risque serait de se focaliser sur des épiphénomènes. Contrairement à d’autres analystes, le sociologue ne travaille pas dans l’instant. Il prend le temps de l’enquête, ce qui le rapproche de l’historien.
 
En réaction immédiate aux attentats que vous avez étudiés, vous notez des différences de discours : les gouvernements se disent en guerre, alors que les citoyens souhaitent la paix.
Il existe, en effet, un écart entre ces deux niveaux de réactions. Et y a un risque d’écrasement, de recouvrement, des réactions des citoyens ordinaires par le discours politique, relayé par les médias. Une forte responsabilité incombe donc aux hommes politiques et aux journalistes en ce genre de circonstances. On observe une grande diversité de réactions au niveau des citoyens ordinaires, mais avec des récurrences. Certains adressent des messages de soutien aux victimes, d’autres expriment leur ressenti. On le perçoit très bien aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Mais des discussions apparaissent aussi autour de l’interprétation des événements, de leurs causes et de leur signification. Les discours politiques et des journalistes sont très normatifs. Ils sont porteurs de ce que j’appelle des « injonctions à se sentir concerné », que certains citoyens peuvent contester.
 
Tout le monde ne serait pas sidéré ?
Non seulement tout le monde n’est pas sidéré, mais chacun l’est à des degrés divers et pour des raisons différentes. De nombreux facteurs rendent chacun d’entre nous plus ou moins solidaires des victimes. C’est ce que révèle l’enquête sociologique. La solidarité de nos sociétés est complexe, ce qui la rend aussi fragile. C’est tout l’enjeu d’un attentat : provoquer des scissions, appuyer sur des lignes de clivages potentielles. 
 
Est-ce une question d’identification ?
Je préfère le terme de « concernement », que j’oppose à l’indifférence. Plus de gens que l’on imagine se sentent indifférents. Pour revenir à l’exemple du 11 septembre, on pourrait penser que sa perception comme « événement mondial » est propre aux Occidentaux. Mais c’est encore plus compliqué, car tous les Occidentaux ne l’ont pas vécu ainsi. Se sentir concerné est aussi une question de modes et de lieux de vie. Un Français, qui prend tous les jours les transports en commun pour aller travailler, aura pu se sentir plus concerné qu’un autre par les attentats de Madrid et Londres. De même, quelqu’un, qui vit à la campagne et sort peu, aura pu rester relativement indifférent aux attentats du 13 novembre.
 
Il ne s’agit donc pas d’une simple distinction Occident et reste du monde.
La dimension symbolique des discours politiques et médiatiques contribue à produire du concernement. Lorsqu’un attentat a lieu dans un pays occidental, on insiste souvent sur les manifestations de solidarité dans le reste du monde occidental. Mais, en réalité, ces manifestations sont souvent purement symboliques et mobilisent peu de monde. La solidarité internationale tient plus à des liens concrets, historiques ou culturels entre pays. Dans le même temps, des citoyens français peuvent se sentir davantage concernés par des attentats au Mali ou en Turquie qu’en Espagne ou au Royaume-Uni. On le voit, notamment, sur les réseaux sociaux. Mais les voix discordantes ont toujours du mal à se faire entendre dans les jours qui suivent un attentat, où il y a une pression au conformisme. Cela relève d’une forme d’hystérie collective, pour reprendre un terme du sociologue américain Randall Collins, pionnier dans l’étude des réactions aux attentats.
 
L’expression « Je suis Charlie » a été massivement reprise en janvier 2015. L’utilisation du « Je » n’est-elle pas contradictoire avec l’expression de la solidarité ?
Lorsqu’il publie le logo « Je suis Charlie » sur Twitter, le graphiste Joachim Roncin réagit en son nom propre. Mais l’effet est tout de suite viral, car chacun s’y reconnaît. Il y a un élan collectif fait d’une multitude de réappropriations individuelles. Ce phénomène s’observait déjà lors des attentats du 11 septembre, de Madrid et de Londres, avant l’apparition des réseaux sociaux. Vivre ce type d’événements à la première personne du singulier n’est pas nouveau, mais simplement plus visible aujourd’hui. Cela traduit une sensibilité individualiste, que l’on peut faire remonter au 19ème siècle. Il serait intéressant de pouvoir comparer avec les réactions que suscitaient, en leur temps, les attentats anarchistes.
 
 
Agenda :
Agite tes neurones ! « Attentats : tous sidérés ? » avec Gérôme Truc, sociologue et auteur de Sidérations, une sociologie des attentats
Bibliothèque Parment
Jeudi 1er décembre à 12h15
Publics adultes et adolescents dès 13 ans
Entrée libre